Amadeu Viana
Universitat de Lleida
Je me trouve bien à l'aise avec l'argumentation d'Alasdair MacIntyre dans Three Rival Versions of Moral Enquiry (1990): trois versions différentes, en différentes périodes historiques, qui coïncident et s'éloignent du même coup sur certains aspects. L'intelligence pour combiner les versions n'est pas donée (comme ont dit du courage al torero), mais c'est bien un mérite de l'essai. Nous vivons aussi un conflit réel des versions, et notre position se caractérise par un refus absolu à le comprendre, par l'impénétrabilité des versions.
La manifestation la plus surprenante --du côté de la Catalogne-- est l'abandonnement de la plus élémentaire perspective sociolinguistique. Il s'agit d'un fait plus surprenant encore quand on connait comment la trame sociale et politique autour de la langue catalane s'est abrité dans cette discipline. Suprimer d'un coup sa base argumentative semble une mauvaise plaisanterie --s'il ne s'agit pas d'un confusion qui vient de loin. La base de l'argumentation est très simple: on ne peut pas définir les langues d'un point de vue exclusivement grammatical --dans la définition se mêlent toujours des paramètres sociaux (usage de l'écriture, élaboration culturelle, conscience des usagers and so on). Cette simple vérité semblait un progrès relatif, à côté des définitions "essentielles" auquels la tradition philologique nous avait habitué. Il s'agissait d'un progrès obtenu avec effort et contre le sens commun, un produit de l'évolution des disciplines et aussi de la pratique sociale.
Autant qu'un progrès, il rappelle (et il s'aligne avec) d'autres du même cadre: par exemple, avec la manière comme l'antropologie s'est débarrassée de la différence entre l'observateur et l'observé, le savant qui étudie et l'indigène étudié. Une différence, d'un côté, substantielle à la discipline, et d'un autre côté, essentiellement problématique. Les prétentions d'objectivité (de l'antropologie autant que science "moderne") venaient questionnées par la nature même de l'objet d'étude. Cette crise a produit des considérables réflexions significatives sur le rôle de la raison, le relativisme et la connaissance sociale. Mais quand il s'agit d'une crise (bien que salutaire), il faut admettre qu'il y a des gens qui n'aiment pas que sa discipline soit au milieu.
On est d'accord: la différence entre l'observateur et l'observé, le professeur qui étudie et les natifs qui dansent, le docteur et les cannibales, nous avait mené dans une impasse. Nous ne sommes pas plus habiles ici que là. Il nous faut récrire le carnet de l'antropologue, écarter l'ancien questionnaire. Nous croyions que cette découverte nous menerait loin, et elle nous a mené à nous poser encore des questions. Mais est-ce que le discours sociolinguistique a fait-il entre nous le même parcours? Monsieur Maigret découvrirait entre les catalans une peur manifeste quant au développement de l'argument substantiel, et un probable recul. Nous n'arrivons pas à savoir pourquoi la première pertinence ne nous sert plus (à savoir, que les langues sont des objets sociaux et se construisent et se détruisent d'accord avec les plus obstinées circonstances historiques). Faut-il éliminer cette leçon-ci des manuels? Peut-être est-elle bonne pour une partie de notre histoire, mais pas pour toute? L'ignorons nous, tout court, parce qu'il ne nous convient pas la rappeler maintenant? De quelle sorte de science s'agit-il, donc?
Un possible réponse est que toute science doit s'examiner d'abord elle-même. Nous retrouvons ici l'argument de MacIntyre. On dirait que le discours publique place maintenant sa rhétorique là justement où les antropologues l'avaient abandonnée, dans la différence entre docteurs et cannibals, savants (experts) et ignorants (illettrées). Ce discours s'accroche aux classification rigoureuses du philologue, qui rassamble les familles phonétiques et les ressemblances morphologiques et, tout d'un coup, corrige les fautes, comme Bernard Shaw savait. Notre insistence à approcher le problème du point de vue grammatical est aussi responsable de la distorsion de perspectives. Il nous a mené a considérer ces rapports par davantage au sens. Mais il ne nous fallait pas, alors, d'énoncer le dangereux slogan relativiste qui suggère qu'on subordonne la morphologie aux besoins pratiques, que l'examen des valeurs, des motifs, est ici plus décisif que les associations des grammariens. Il ne s'agit pas que la connaissance sociolinguistique change les classifications linguistiques, mais plutôt qu'elle les utilise d'une autre façon, voici notre première pertinence.
C'est l'oubli de cette première leçon qui est problématique. Les déclarations publiques sur le valencien el le catalan insistent en l'unité scientifique du catalan --il s'agit vraiment d'un vieux topique-- et renforcent le sintagme avec des adjectifs comme "indiscutable" et "reconnue". Ceux qui soutiennent d'autres versions sont qualifiés d'"illettrés" dans le sens insultant du mot. Ce qui est nouveau ici est que l'intention politique est passée en arrière. On dirait qu'on ne perçoit qu'incommunication. Mon point de vue est qu'il ne faut pas enlever le composant politique de la différence. Il faudrait plus d'éducation politique, pas moins. L'appauvrissement du discours est une conséquence de notre défaut de rhétorique, de nos mauvais usages, comme disait George Orwell. Nous n'ecoutons pas les arguments et celà nous fait argumenter à tort.
Qu'est-ce que cela veut dire, "l'unité indiscutable"? Ne sommes-nous jamais allés à Luxembourg? Pourquoi nous accrochons-nous au "catalan" comme dénomination (universelle) d'origine? Pourquoi apellons-nous à l'usage scientifique comme la garantie devant le desordre, comme les antropologues européens apellaient au rationalisme devant la superstition? Nous reculons vers l'antropologie du commencement de siècle (retranchés derrière nos dicttionnaires) --tandis que les versions rivaux font aussi leur chemin. Les dilemmes et les différentes versions ne sont pas banales: et leur relative evolution est toujours significative, voici le sujet de mon intervention.
Si un professeur courageux voulait utiliser l'argument de la Dialectometrie en défense de l'unité de la langue, cela serait, dans le meilleur des cas, un des arguments du débat (pas le seul, bien entendu). Les chinois n'ont pas eu recours à des arguments dialectometriques pour défendre ce qui leur unit, malgré ne pas pouvoir s'interroger mutuellement dans la même variété linguistique. Qu'est-ce que l'on mesure ici? Invoquer la science pour éloigner d'autres sortes de connaissance est une affaire peu subtile. Même Galilée a considéré les raisons de Simplicius (dans son Dialogue) avant d'être fièrement jugé par les raisons de l'Église. Il faudrait nous rappeller les magnifiques et clairs arguments de M.A.K. Halliday (dans The users and uses of language, 1964) à propos des moyens de classification sociolinguistique. On ne songe pas là a imposer par décret légistlatif des vérités scientifiques.
D'abord parce que nous ne sommes pas encore sûrs de quelle sorte de science il s'agit. S'agit-il des vérités semblables aux vérités de la physique ou plutôt de choses qui ressemblent à la nation et aux groupes sociaux? Deuxièmement, parce que le décret n'est pas le moyen pour légitimer la connaissance, quoiqu'ell soit. D'après ma propre experience, les Departements des Universités ont la recherche et la discussion comme un but qui leur est propre. Mes collègues catalans regardent comme entendu qu'ils ont raison. Mais la raison c'est examen. Le déficit d'autocritique de la Catalogne actuelle est corrélatif de la croissance de l'autosatisfaction, et mériterait d'être étudié. La publication de quelques critiques récentes du mythe fabrista paraît un signe salutaire de notre opportunité pour apprendre de l'histoire. Le problème viendra quand nous devrons écrire le chapitre actuel.
Il nous faut plus de souplesse pour argumenter. Les langues peuvent être divisées, subdivisées, reconsiderées à différentes reprises et toutes les combinations que nous soyons capables d'imaginer. Chaque cas nous oblige à demander chaque fois "à quoi bon?". Il ne s'agit pas d'une question rhétorique, dans le sens banal du mot. "Qu'est-ce que cela veut dire" ne devrait pas être une question réservé aux situations spéciaux. Ces questions obligent les versions à se communiquer. Se communiquer n'est pas se dissoudre, comme MacIntyre a noté. Dans le cas du valencien et du catalan, ceux qui voudraient moins de politique devraient être sincères et penser que la reduction de la politique implique également toutes les versions. Moins de politique veut dire réduire les distances. Nous, qui voulons plus de politique, pensons, en termes classiques, à l'usage des raisons, à la critique, à la lecture.
Les découvertes intellectuels ne devraient pas être cachées au garde-robe, en attendant la bonne saison. La première pertinence nous oblige: sa consequénce logique est exiler l'argument des docteurs et cannibals. Les raisons ont autant de rapport avec les étudiants qu'avec les étudiées. Avons-nous ecouté quelque fois les autocritiques de Bernadette Deblin? Si c'est l'État qui est en jeu, les differentes versions (et les differentes positions) seront nécessairement rivaux. Pourquoi veut-on éliminer le drame dès le première acte?
Le valencien a été jusqu'à la moitié du vingtième siècle le dialecte des paysans. Le biais de l'argumentation en a la trace. Refaire le discours politique signifie donner recours aux libres, accepter que les versions se transforment. Enrichir la rhétorique (dans le sens classique du mot) devrait être synonyme de poser (et discuter) ces questions: à quoi bon les libres? Quel est le choix des lectures? Quel est la dignité de notre variété parlée? Quel est notre rapport avec la version rival? Ce ne sont pas de problèmes nouveaux. Ce qui est nouveau est avoir oublier la possibilité de les pouvoir poser, avoir supprimé (avec un vieux mépris) la valeur de l'argumentation.